Reprendre un commerce : lire ce que la balance comptable ne dit pas
Un commerce à reprendre dans un centre-ville tarnais, à Graulhet, Mazamet ou Castres, se présente toujours de la même façon : trois bilans, un chiffre d’affaires, une valorisation. Les chiffres se vérifient, et l’expert-comptable du repreneur fait ce travail. Mais les dossiers de reprise qui tournent mal achoppent rarement sur les chiffres. Ils achoppent sur ce qui n’y figure pas.
Les années de banque m’ont appris à lire les dossiers de reprise dans les deux sens : celui du repreneur qui veut y croire, et celui du prêteur qui cherche ce qui cloche. Voici ce que le second regarde, et que le premier oublie souvent.
Le chiffre d’affaires a-t-il un propriétaire ?
Première question, la plus dérangeante : le chiffre d’affaires appartient-il au fonds, ou au cédant ? Un commerce dont la clientèle vient pour la personne, son savoir-faire, sa relation construite sur vingt ans, transfère ses murs mais pas sa recette. La réponse ne se trouve pas dans la balance. Elle se trouve en passant du temps sur place : qui entre, pourquoi, depuis quand. Un fichier clients formalisé, des contrats récurrents, un emplacement qui draine par lui-même sont des chiffres d’affaires transmissibles. Un carnet de relations personnelles ne l’est qu’à moitié, et encore, si un accompagnement du cédant est organisé dans l’acte.
Ce que le local va exiger dans les cinq ans
Deuxième angle mort : l’état réel du local et du matériel, projeté sur la durée du crédit. Une chambre froide en fin de vie, une devanture à reprendre, une mise en accessibilité jamais réalisée, une installation électrique d’époque : rien de tout cela ne figure au compte de résultat du cédant, tout cela figurera dans votre plan de trésorerie. La visite technique avant l’offre, avec un artisan de confiance, coûte quelques centaines d’euros. Elle en économise parfois des dizaines de milliers, ou fait simplement baisser le prix.
Dans le même mouvement, demandez les contrats d’assurance en cours du fonds et leur historique de sinistres. Un local qui a connu trois dégâts des eaux en cinq ans raconte quelque chose que la balance ne dit pas, sur le bâti comme sur les primes futures.
Le bail, ce document qu’on lit en dernier et qui décide de tout
Troisième lecture, la plus juridique : le bail commercial. Durée restante, conditions de renouvellement, clauses de destination qui limitent ce que vous avez le droit d’y faire, charges et travaux mis à la charge du preneur, sort du bail en cas de cession. Un projet de développement, ajouter une activité de traiteur à une boucherie par exemple, peut se heurter à une clause de destination rédigée trente ans plus tôt. C’est un sujet pour votre avocat ou votre notaire, et il vaut son honoraire.
Et le financement dans tout ça
Un dossier de reprise solide présente au prêteur exactement ce qui précède : la preuve que la clientèle est transmissible, le chiffrage des investissements des cinq premières années, la lecture du bail. Le repreneur qui arrive avec ces réponses avant qu’on les lui demande change de statut aux yeux de la banque : il n’est plus un acheteur enthousiaste, il est un chef d’entreprise qui connaît son dossier. Le taux et les garanties demandées s’en ressentent souvent.
Avant l’offre
La balance dit ce que le commerce a fait. Elle ne dit pas si c’est vous qui le ferez. Clientèle transmissible, local projeté sur cinq ans, bail lu ligne à ligne : trois lectures qui ne figurent dans aucun bilan et qui font la différence entre une reprise et un rachat de problèmes.
— Synthia Yapo, Castres